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le portrait d'un ancien du lycée

"Quand avez-vous été élève au Lycée Français Jean Monnet?"

Je suis arrivée à Bruxelles à la Toussaint en 1977. Nous rentrions du Venezuela, via la Suisse, où j’ai passé l’essentiel de mon enfance. Je suis passée directement de la 6e au Colegio Francia de Caracas à la 4e au Lycée Français de Belgique – qui ne s’appelait pas encore Jean Monnet. Ce saut de classe n’a pas été simple, d’autant que j’étais inscrite en allemand première langue et qu’au Venezuela on ne pouvait faire que de l’anglais…

J’ai quitté le lycée en 1982 après avoir obtenu le baccalauréat.

"Pourquoi vos parents vous ont-ils inscrites dans ce type d'enseignement?"

Nous avons, ma sœur Lindsay et moi-même, beaucoup déménagé, au gré des obligations professionnelles de nos parents. Il s’était agi pour eux de trouver un système scolaire présent dans les grandes villes du monde entier et caractérisé par la qualité de son enseignement. Les lycées français de l’étranger leur paraissaient constituer le meilleur choix d’autant qu’ils ont toujours souhaité que nous parlions plusieurs langues. En effet, si notre éducation élémentaire a eu lieu en français à Fribourg, en Suisse, l’anglais est notre langue maternelle.

"Qu'avez-vous retiré comme bénéfices de cet enseignement?"

Le lycée nous a fourni, à l’une comme à l’autre, des amis fidèles avec lesquels nous sommes encore en contact. Du côté de l’enseignement, il y avait, dans le corps professoral, un certain nombre d’hommes et de femmes d’exception. Je garde une admiration particulière pour Mme Desbats, mon professeur de français de 2de, pour M. Garnier, qui enseignait lui aussi le français et le latin, pour Mme Nazloglou qui a organisé un voyage scolaire en Grèce, mais aussi pour d’autres professeurs d’histoire, de langues, de mathématiques… Le lycée était très international et nos camarades de classe venaient du monde entier, France, bien entendu, mais aussi Belgique, Angleterre, États-Unis, Inde, Suède, Iran, Italie etc. C’était une véritable richesse que d’avoir des amis issus d’horizons très divers.

À l’ouverture culturelle répondait aussi une ouverture aux langues étrangères. J’ai pu, au lycée français, continuer mes études d’espagnol et d’allemand, mais encore démarrer le néerlandais. Le lycée encourage moins le travail d’équipe ou les pratiques parascolaires que d’autres systèmes comme ceux des écoles britanniques, mais la contrepartie est la nécessité, pour l’élève, de développer son autonomie pour créer des occupations périphériques. Quelque part, cela m’a rendu service, je pense, d’être obligée de constituer mes propres réseaux et activités en dehors de l’école.

"Quels souvenirs en gardez-vous?"

Je garde surtout le souvenir d’individus, des camarades de classe, des professeurs, des membres de l’encadrement comme le surveillant général, M. Rolland, qui était d’une bienveillance toujours juste et souriante. J’ai aussi bien entendu en mémoire des moments d’excursions, de visites, à Chiny pour faire du kayak ou encore au port d’Anvers, sans parler du circuit en Grèce en terminale. J’ai encore en tête de bons moments passés aux spectacles du Théâtre de l’Astrolabe avec des pièces dans lesquelles ma sœur a joué.

Je ne vous parlerai pas en revanche d’interminables courses autour du préau sous la férule de professeurs de gymnastique peu inspirés ou des menus de la cantine qui étaient d’autant moins inspirés que les noms donnés aux plats étaient attirants ! Tout cela a dû bien changer.

"Et après le lycée de Bruxelles quels ont été vos parcours?"

J’ai passé le concours d’entrée à Oxford alors que j’étais en terminale. J’ai été reçue et dispensée, grâce à d’autres examens que j’avais décrochés, de l’obligation de me présenter au baccalauréat. Par acquit de conscience, je l’ai quand même passé, mais du coup mon année de terminale a été très détendue à partir de Noël. À Oxford, je me suis inscrite en droit. Je me souviens de la déception de mon professeur de français qui me considérait, disait-elle, comme la plus littéraire de ses élèves, mais qui se consola en se disant que nombre d’écrivains avaient étudié le droit et non les lettres et qu’ainsi je ne fermais pas la porte à la poésie ou au roman. Je n’ai pas beaucoup aimé les études juridiques, sauf certaines matières comme la philosophie ou l’histoire du droit. Du coup, j’ai très vite bifurqué vers la littérature française et espagnole.

À Oxford, on m’a donné des prix pour passer un an dans un pays francophone et y suivre le cursus que je voulais. J’ai choisi de m’inscrire en Sorbonne et de démarrer des recherches sur la poésie du XVIIIe siècle : depuis la 6e et la présence dans mon manuel scolaire d’un de ses poèmes, j’ai une passion pour André Chénier. J’ai continué mes recherches universitaires tout en travaillant, d’abord comme traductrice-interprète, puis comme consultant, domaine dans lequel ma formation juridique a été fort utile. J’avais inscrit un sujet de thèse. Un jour je me suis dit que je ne me pardonnerais pas de ne pas la terminer. Je m’y suis mise. J’ai demandé à mon directeur de recherche ce qu’il faudrait faire pour devenir universitaire. Il n’a eu qu’une phrase, mais c’était la bonne : « Passez l’agrégation ».

A la faveur de la législation européenne – je n’avais que la nationalité britannique – je me suis donc présentée, l’année même où je soutenais mon doctorat, à l’agrégation de lettres. Je suis sûre que la pratique de la dissertation au lycée à Bruxelles, ainsi que mes souvenirs de latin entre autres m’ont considérablement aidée sur le plan formel. Ainsi, si j’ai été reçue au concours, je le dois probablement presque autant aux professeurs du lycée où j’avais passé 5 années dix ans plus tôt, qu’aux professeurs de la Sorbonne qui faisaient cours pendant mon année de préparation de l’agrégation, une année très chargée, d’un rythme intense, mais intellectuellement très stimulante.

J’ai enseigné pendant quelques années dans le secondaire, en collège et en lycée technique, avant de devenir d’abord maître de conférences à l’université de Rouen puis d’obtenir la chaire de littérature française du XVIIIe siècle à l’université de Nancy.

Mon bilinguisme me vaut d’être souvent invitée à l’étranger – je me rends bien entendu en Angleterre, mais aussi ailleurs, comme à Malte, où je viens de faire soutenir la première thèse de français de l’histoire de l’University of Malta, ou encore aux États-Unis : je suis, pour le premier semestre de 2010, professeure invitée dans le magnifique cadre d’Indiana University à Bloomington.

Mon travail d’enseignante-chercheuse me passionne grâce à son double aspect de contact avec les étudiants – de la première année à la thèse – et de recherche en littérature et histoire des idées pour la période qui m’intéresse.

"Vous préparez actuellement un livre de textes autobiographique de femmes du XVIIIe siècle, pourquoi vous intéressez vous à ce sujet ?"

Au départ, je suis une littéraire « pure », j’ai travaillé sur le poète Parny, né à l’Île Bourbon, ce qui me vaut des séjours bien agréables à la Réunion. J’ai élargi mes recherches à l’ensemble de la poésie de son époque dans le cadre de l’Anthologie de la poésie française en Pléiade pour laquelle j’ai été chargée de la section XVIIIe siècle – je me souviens que mon professeur de française de seconde au Lycée, Mme Desbats, nous avait expliqué que la Pléiade était la collection la plus prestigieuse en France ! – et j’ai travaillé ensuite sur l’ensemble de la littérature des Lumières, avec une préférence marquée pour la seconde moitié du siècle. Si l’on veut bien comprendre ce qui se passe en littérature à cette époque-là, il faut nécessairement se pencher sur la pensée et les évolutions des idées. J’ai donc eu d’autres objets d’étude peut-être plus surprenants, vu de l’extérieur, comme les enjeux de l’inoculation, ancêtre de la vaccination, qui se répand en Europe à ce moment-là et suscite des questions bioéthiques comparables à celle de la médecine actuelle, ou encore la construction, par les textes, de la figure de Marie-Antoinette, vue tour à tour comme reine scélérate ou comme victime de l’Histoire. Je me suis ainsi intéressée à la manière dont le discours construit des représentations.

Le projet sur les femmes autobiographes découle de celui sur Marie-Antoinette. Le directeur de la collection Bouquins à l’époque, Daniel Rondeau, lui-même romancier de talent, et actuel ambassadeur de France à Malte, m’a demandé, avec mon directeur littéraire, l’écrivain Stéphane Barsacq, sur quoi je voulais travailler après la publication du Marie-Antoinette. J’ai réfléchi et proposé le projet, sur lequel je suis actuellement engagée : le XVIIIe siècle voit en effet l’essor de textes féminins, entre autres dans le domaine de l’écriture de soi, et, par la plume, l’on pénètre dans la fabrique de l’intime. J’intégrerai donc dans mon anthologie des écrits d’auteurs connus comme Mme de Staël ou Mme Roland, mais aussi des inédits ou des ouvrages qui n’ont jamais été republiés.

Je termine par une petite confidence. Elle montre que je n’ai pas coupé les liens avec le lycée et les textes qui s’y étudient : je prépare aussi une édition qui me réjouit, celle des Liaisons dangereuses de Laclos, pour la Pléiade. Je garde un très bon souvenir de ma collaboration avec Hugues Pradier et son équipe chez Gallimard pour l’anthologie de poésie. Je suis ravie de pouvoir la poursuivre avec un roman extraordinaire que les lycéens ont la chance d’avoir au programme !


Interview réalisée par Cécile de Launoit