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le portrait d'un ancien du lycée

"Quels sont vos meilleurs souvenirs au lycée français de Bruxelles?"

Sans hésiter, mes meilleurs souvenirs sont ceux de l'année où j'ai participé à l'accompagnement musical de la troupe de théâtre du Lycée. Nous étions une petite dizaine d'élèves musiciens, dirigés par un élève de seconde ou de première fou de musique et qui rêvait de devenir chef d'orchestre. La pièce, difficile, était "Marat-Sade" de Peter Weiss. Nous suivions presque toutes les répétitions pour caler nos intermèdes musicaux sur le jeu des acteurs, voire jouer pendant qu'ils parlaient, ce qui exigeait une synchronisation minutieuse. Lors des représentations de fin d'année, nous connaissions presque la pièce par coeur... Cette expérience m'a énormément plu, j'en ai un souvenir enchanté.

"Etes-vous resté en contact avec vos anciens camarades de classe?"

Disons que j'ai gardé quelques amies très proches que je continue de voir, non pas souvent mais régulièrement, et par qui je reçois des nouvelles des uns et des autres. En m'installant à Paris à dix-sept ans, j'ai complètement changé d'environnement, j'ai eu de nouveaux condisciples et de nouveaux amis, et c'est plutôt avec ceux-là que j'ai gardé des rapports de "promotion" - au sens d'un réseau d'anciens qui ont connu les mêmes épreuves et continuent de se voir, malgré des parcours parfois assez divergents.

"Quelle section et quelles études avez-vous faites après le lycée?"

J'ai fait une hypokhâgne puis deux khâgnes à Paris, en option lettres modernes, après quoi je suis entrée à l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Parallèlement (l'ENS ne délivrait pas de diplôme propre à cette époque et il fallait suivre un cursus universitaire classique dans le même temps; je crois que c'est en train de changer), j'ai fait une maîtrise de littérature comparée à la Sorbonne, puis un DEA d'histoire sociale de la littérature à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. J'étais en première année de thèse quand j'ai compris que je m'étais trompée de voie et ai décidé de devenir traductrice littéraire à plein temps. Ce qui a été le cas pendant plusieurs années, avant que je ne me mette à l'écriture. La traduction continue cependant d'être mon activité principale, du moins en temps.

"Avez-vous eu des difficultés dans vos études?"

Je mentirais en disant que j'ai réussi le concours de l'ENS avec facilité, c'est un concours qui exige énormément de travail, et est donc très formateur de ce point de vue. Mais j'imagine que vous ne pensiez pas à ce type de difficultés-là... J'ai eu du mal, en revanche, à trouver mon orientation dans les années qui ont suivi. J'avais beaucoup apprécié le côté pluridisciplinaire de ce concours, avec des épreuves en histoire, en philosophie, en langues vivantes, en latin, même pour les optionnaires de lettres modernes, et je me sentais réticente à m'engager dans une voie qui m'obligerait à me restreindre.
Finalement, la traduction littéraire m'a permis de rester en contact avec tous ces domaines (car je ne traduis pas seulement de la littérature mais aussi des sciences humaines). L'écriture aussi, d'ailleurs, car c'est une activité où l'on fait flèche de tout bois.

"Qu'est ce qui vous a poussée à écrire?"

Je n'en ai pas la moindre idée. C'est apparu un beau jour sous la forme d'un désir irrépressible, et je serais bien en peine de l'expliquer. Je pense que toutes nos décisions importantes peuvent au mieux être rationalisées après coup. Dans le fond, elles nous échappent...

"Est-ce que votre vécu au lycée français vous a inspiré dans vos œuvres?"

Sur un plan superficiel, pas du tout. Je veux dire que je n'ai jamais eu l'idée d'utiliser ce vécu, et on en chercherait vainement la trace dans ce que j'ai écrit (qui n'a d'ailleurs rien d'autobiographique). Sur un autre plan, bien sûr, il est évident que nos expériences d'adolescence sont fondatrices dans notre personnalité et que forcément, elles nous inspirent, au moins souterrainement. Tout ce que nous avons vécu se cristallise en quelque sorte dans l'écriture, sous une forme parfois méconnaissable et après de longues années. Il me faut parfois longtemps pour comprendre que c'est telle expérience, tel souvenir, qui a donné naissance à une scène ou à un personnage que je croyais tout droit sortis de mon imagination. Je suppose que cette réponse vous décevra un peu et que vous auriez préféré un "oui" bien franc, accompagné de quelques clés... Mais pour moi, ces processus de transformation et d'élaboration souterraines sont beaucoup plus mystérieux et plus fascinants; d'ailleurs, curieusement, le résultat sonne plus vrai que lorsque j'essaie (c'est rare) d'évoquer directement du vécu.


Interview réalisée par Cécile de Launoit